12 septembre 2006
La dynamique des verres à pied
Dernier texte envoyé à Coïtus Impromptus
La dynamique des verres à pied
La tectonique des plaques d’acier
La danse des chaises percées
Le manège des amours brisés
La dérive des vieux voiliers
La valse des coeurs énamourés
Le tourbillon des plumes mouillées
La fuite des peuples oubliés
L’aller-retour des TGV
La révolution des palais
Le demi-tour des petits pieds
La volte du scaphandrier
Et l’arrêt du calendrier.
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02 septembre 2006
Une bouteille dans le sable
Voici le dernier texte que j'ai envoyé à Coïtus Impromptus, écrit un peu vite entre vacances et reprise du boulot.
Une bouteille dans le sable
Il se mit à courir, lui qui ne courait jamais. Il fallait qu’il s’écarte d’elle, le plus vite possible.
Au début il avait trouvé amusant de dire bonjour, sur la plage, tout en installant les vieilles chaises-longues de bois, à cette jeune dame européenne. Elle était gentille, elle avait l’air de s’ennuyer. Il avait supposé que son mari était à l’hôtel, mais ne supportait pas trop le soleil de Colombo : elle descendait toujours seule le petit chemin vers la mer. Elle s’arrêtait à la cabane et montrait son numéro de chambre inscrit sur le porte-clef de cuivre, il lui remettait sa serviette de plage, et se dépêchait de lui installer des matelas sur sa chaise longue. Il pouvait rester un peu à côté elle, car il n’y avait plus beaucoup de touristes au Sri Lanka.
Et puis un jour il apprit qu’elle lui avait demandé au directeur de l’hôtel des précisions sur sa famille, ses parents. Cette indiscrétion l’avait accablé : lui qui faisait tout pour cacher qu’il était orphelin, qui prenait grand soin que sa chemisette blanche soit toujours immaculée, qui tenait tellement à faire croire qu’il avait une vie normale, l’avait-elle percé à jour ? Il ne voulait pas qu’elle en sache plus. Qu’est-ce qu’elle croyait, celle-là, qu’elle avait tous les droits parce qu’elle était blonde et riche ?
Il faisait ce travail afin de pouvoir survivre. Ce n’était pas trop pénible pour sa toute petite taille : distribuer des serviettes-éponges, installer des matelas et, le soir, ranger tout cela et ratisser le sable de cette partie de la plage. De plus la direction de l’hôtel fermait les yeux : il pouvait passer toutes ses nuits dans cette cabane de la plage.
En général les touristes étaient agréables, discutaient peu et respectaient son sourire timide et réservé. Mais cette femme-là était différente. Elle ne perdait pas une occasion d’aller vers lui, de lui sourire, de lui demander plus que ce que l’on demande à un garçon de plage. Il était devenu de plus en plus méfiant.
Et maintenant il fallait qu’il coure, qu’il lui échappe. Elle était plus rapide qu’il ne l’aurait cru, et lui était gêné par son sarong qu’il devait retenir d’une main. Il était terrorisé à l’idée qu’elle le rattrape. Il avait déjà dépassé la limite de la plage réservée à l’hôtel, il était sur la plage publique, et elle courait toujours derrière lui.
Elle avait voulu toucher ses cheveux ; il était assis à côté d’elle sur le sable, prenant un petit moment de repos, et il avait vu soudain sa main se diriger vers son front, sa tête, et commencer le geste d’une caresse. Cela, il ne l’avait pas supporté. Il avait peur qu’elle recommence, il ne voulait pas de caresse, il ne voulait pas de pitié, personne ne devait le toucher. Il courait.
Et soudain une douleur aigue traversa son pied : il s’écroula, vit que son pied était profondément entaillé au talon et que le sang coulait. Il avait marché sur une bouteille cassée, à demi enfouie dans le sable, une bouteille de bière qu’il tenait maintenant machinalement par le goulot, accablé, effondré, vexé, replié sur lui-même.
Elle s’approcha, s’accroupit auprès de lui et examina son pied ; alors elle le ramassa sur le sable et l’emporta dans ses bras. Soudain il se sentit bien, ainsi transporté, lui que personne n’avait porté depuis longtemps. Il n’avait que six ans, et ne pesait pas lourd. Il sentait les deux bras fermes de la dame qui l’entouraient, le protégeaient, il voyait ses yeux attentifs qui le regardaient avec affection ; il comprenait que quelqu’un partageait sa douleur, souffrait comme il souffrait. Il se sentit pénétré par le sentiment inhabituel que quelqu’un l’aimait. Il se laissa aller et s’abandonna à ses larmes, et aux bras de la tendre touriste.
Elle l’emmena dans le hall de l’hôtel, demanda tout ce qu’il fallait pour le nettoyer, puis appela un médecin. Il le soigna, dut le recoudre. Pour lui, fini le travail, il ne devait plus poser le pied par terre pendant quelque temps. Elle lui fit comprendre par signes qu’elle pouvait l’installer dans sa chambre, dans le petit lit derrière le paravent de paille.
Les papiers furent faits rapidement ; elle avait apporté de France son agrément d’adoption, et lui était adoptable puisque seul au monde.
C’est grâce à une bouteille dans le sable que Shan redécouvrit le plaisir d’avoir une maman, et pour la vie. Il oublia sa langue, sa solitude, sa vie de petits enfants seuls. Mais il n’oublia jamais la douceur des bras qui l'avaient consolé pour la première fois.
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05 juillet 2006
Texte pour Coïtus Impromptus
Bon voilà. Je n'ai pas eu envie d'un univers poétique et délicieux. J'espère que j'ai réussi.
Je me réveille, j’ouvre les yeux, il fait très chaud. Quelque chose ne va pas. Qu’est-ce que je fous là ? Je n’arrive pas à bouger, j’ai mal à la tête.
Je me souviens, cette nuit, la cuite avec les copains. Les bouteilles de pastis, la plage, le feu allumé pour faire griller les bars que Gégé avait apportés. Et la chaleur, le sable encore brûlant à 4 heures du matin. Et pas d’eau pour diluer le pastis. On n’aurait pas dû le boire au goulot.
Je réussis à m’asseoir ; je ne sais pas où je suis : un chemin, une herbe jaune, grillée ; les cigales chantent à tue-tête et me tuent la tête.
Quelque chose ne va pas. Il faut que je regarde mieux. Je ne me sens pas bien. Je ne vois pas bien.
Je me touche le visage ; il est collant, il est boursouflé. Je tâte encore.
Je hurle : des dizaines d’abeilles sont collées par une glue sur mon visage. Je me lève, je me frotte, j’arrache de l’herbe et je m’en bouchonne le front, le nez, les joues. J’ai mal, les piqûres me brûlent.
Comment j’ai fait pour me retrouver couché là ? Je pleure.
Ma grand-mère Valentine m’a toujours dit qu’il ne faut pas se mettre à l’ombre du figuier l’été ; quand les figues sont mûres, elles éclatent, le jus coule et ça salit les habits.
Oh putain !
Le thème de la semaine, c'est "A l'ombre du figuier".
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27 juin 2006
Prémonition
Je ne peux plus m'en empêcher, j'ai encore envoyé un texte à Coïtus Impromptus.
Prémonition
Je ne crois pas aux prémonitions. A chaque fois que quelqu’un m’en annonce une je ricane et me moque. Qu’est-ce que c’est que cette crédulité malsaine ? Comme si l’avenir pouvait s’annoncer ! Qui l’annoncerait, d’ailleurs ? Il faudrait qu’il y ait quelqu’un là-haut. Mais il n’y a personne, vous le savez bien.
On me dit que j’ai le cœur sec, que je suis rationnel, que je n’aime pas la poésie. C’est vrai, à mes yeux n’ont de valeur que les chiffres et les lois de la physique. Le reste est foutaise. La météorologie, à la rigueur, a le droit d’annoncer les événements ; on lui accorde juste une petite marge d’erreur.
Ainsi moi cette nuit j’ai fait un rêve tout à fait stupide : j’étais devenu écrivain, je me servais soudain de mon imagination et non plus de mes calculs ; je me mettais à penser pour de bon, à regarder les autres, à avoir envie de leur parler, de leur sourire. Dans ce rêve j’envoyais même des textes sur un site littéraire, ce genre de truc où on propose un sujet hebdomadaire, et auquel une bande de givrés s’empresse d’obéir et d’envoyer des lignes d’écriture.
Foutaise, je vous dis.
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20 juin 2006
fin obligatoire
Voici mon dernier envoi à Coïtus Impromptus :
Ils avaient construit un immense immeuble, le plus grand de la terre. Et ils en étaient très fiers. Les journalistes convoqués le jour de l’inauguration furent dithyrambiques, mais ne purent le décrire ; les photographes furent enthousiastes mais ne purent le photographier : sa taille dépassait le cadre de leur appareil photo et de leur imagination.
Puis les habitants s’installèrent, l’immeuble se remplit peu à peu de tous ces gens avides d’habiter le plus grand édifice du monde. Et on les oublia.
Mais un jour tous les architectes de l’immeuble eurent besoin de se faire mousser. Ils se dirent qu’il fallait mener une enquête de satisfaction. Ils convoquèrent donc tous les habitants, mais en trois séances car il n’y avait pas de salle de réception assez grande pour les contenir tous.
Le premier groupe se plaignit qu’il faisait trop chaud dans l’immeuble ; que les plantes qu’ils installaient mouraient très vite, complètement grillées et déshydratées ; que la peinture des murs était éblouissante, insupportable, et qu’ils avaient des migraines terribles.
Le deuxième groupe se plaignit de l’humidité qui régnait dans la construction ; il y faisait toujours sombre, il n’y avait pas de points d’éclairage en nombre suffisant ; ils entendaient les bruits de la rue ; bref, ils étaient très mécontents.
Le troisième groupe était souriant et détendu. Ils se félicitèrent de l’atmosphère légère et douce qui régnait dans leur résidence, de la lumière comme tamisée qui les éclairait, de la température tout à fait bien réglée qui y était diffusée, du bruit feutré qui les environnait. Ils étaient heureux.
Les concepteurs de l’immeuble étaient stupéfaits : comment une telle discordance pouvait-elle régner entre les habitants d’un même immeuble ? Ils interrogèrent les entreprises qui avaient travaillé au chauffage, à l’électricité, aux peintures : les mêmes normes avaient été appliquées à tous les appartements. Ils étaient très ennuyés, ils ne comprenaient pas.
Ils étudièrent alors de plus près les trois groupes qu’ils avaient convoqués : leur profession, la taille de la famille, leur caractère, leur mode de vie, l’origine de leurs ancêtres, leur taille et leur pointure, la couleur de leur peau, leur parfum préféré, leur position préférée en amour. Rien de décisif.
Le dernier critère qu’ils firent apparaître sur leur ordinateur fut leur adresse. Ils découvrirent qu’ils avaient convoqué les résidents par groupes d’étages : le premier groupe vivait tout en haut, dans la partie supérieure de l’immense immeuble. Le deuxième habitait les premiers étages, en bas. Et le troisième groupe habitait dans la partie centrale de l’immeuble, ils étaient juste dans les nuages.
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17 juin 2006
le jour où la lettre arriva
Voici le dernier texte envoyé à Coïtus Impromptus
Le jour où la lettre arriva, je n’étais pas là. Le facteur la mit dans ma boite à lettres. Il plut beaucoup, l’eau entra dans la boite, mouillant l’encre. Puis un tracteur passant par là accrocha de sa remorque le pied d’alu de ma boite, qui se retrouva à terre. Un autre tracteur (il en passe beaucoup) éventra la boite en tôle un peu mince. Un passant qui passait par là (il en passe autant que de tracteurs) vit la lettre détrempée, et la glissa dans la fente de mon portail. Mais son chien qui passait avec lui saisit la lettre et la mâchonna quelque peu. Son maître, furieux, reprit la lettre et la glissa à travers la fente de mon portail, la faisant tomber dans la cour. Une limace, qui passait doucement par là, emprunta la lettre comme cheminement à son sillon visqueux, délayant davantage l’encre.
Il ne restait donc qu’une enveloppe mouillée, déchiquetée, délavée, bavée, trouée, délabrée, quand je suis rentrée.
Et maintenant voici plusieurs fins possibles :
1) J’ai ramassée ce débris avec mille précautions, j’en ai extrait une feuille elle aussi très abîmée, je l’ai dépliée, je n’ai rien pu lire sauf ce « je t’aime encore » au-dessus d’une signature illisible : Pierre ? Patrice ? Patrick ? Pauline ?
2) Je l’ai ramassée, en ai fait une boulette que j’ai jetée dans la poubelle de la cuisine. Encore de la pub.
3) J’ai ramassée l’enveloppe, suis entrée chez moi, l’ai repassée (ah l’odeur chaude de la bave de limace), et l’ai rangée avec toutes les autres dans la boîte à chaussure.
4) Je l’ai ramassée, l’ai regardée, me suis assise et ai longtemps pleuré.
5) Je ne l’ai pas vue, j’ai filé droit vers mon ordinateur, et ton e-mail était bien là.
6) ……
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