02 septembre 2006

Une bouteille dans le sable

Voici le dernier texte que j'ai envoyé à Coïtus Impromptus, écrit un peu vite entre vacances et reprise du boulot.

Une bouteille dans le sable

Il se mit à courir, lui qui ne courait jamais. Il fallait qu’il s’écarte d’elle, le plus vite possible.
Au début il avait trouvé amusant de dire bonjour, sur la plage, tout en installant les vieilles chaises-longues de bois, à cette jeune dame européenne. Elle était gentille, elle avait l’air de s’ennuyer. Il avait supposé que son mari était à l’hôtel, mais ne supportait pas trop le soleil de Colombo : elle descendait toujours seule le petit chemin vers la mer. Elle s’arrêtait à la cabane et montrait son numéro de chambre inscrit sur le porte-clef de cuivre, il lui remettait sa serviette de plage, et se dépêchait de lui installer des matelas sur sa chaise longue. Il pouvait rester un peu à côté elle, car il n’y avait plus beaucoup de touristes au Sri Lanka.
Et puis un jour il apprit qu’elle lui avait demandé au directeur de l’hôtel des précisions sur sa famille, ses parents. Cette indiscrétion l’avait accablé : lui qui faisait tout pour cacher qu’il était orphelin, qui prenait grand soin que sa chemisette blanche soit toujours immaculée, qui tenait tellement à faire croire qu’il avait une vie normale, l’avait-elle percé à jour ? Il ne voulait pas qu’elle en sache plus. Qu’est-ce qu’elle croyait, celle-là, qu’elle avait tous les droits parce qu’elle était blonde et riche ?
Il faisait ce travail afin de pouvoir survivre. Ce n’était pas trop pénible pour sa toute petite taille : distribuer des serviettes-éponges, installer des matelas et, le soir, ranger tout cela et ratisser le sable de cette partie de la plage. De plus la direction de l’hôtel fermait les yeux : il pouvait passer toutes ses nuits dans cette cabane de la plage.
En général les touristes étaient agréables, discutaient peu et respectaient son sourire timide et réservé. Mais cette femme-là était différente. Elle ne perdait pas une occasion d’aller vers lui, de lui sourire, de lui demander plus que ce que l’on demande à un garçon de plage. Il était devenu de plus en plus méfiant.
Et maintenant il fallait qu’il coure, qu’il lui échappe. Elle était plus rapide qu’il ne l’aurait cru, et lui était gêné par son sarong qu’il devait retenir d’une main. Il était terrorisé à l’idée qu’elle le rattrape. Il avait déjà dépassé la limite de la plage réservée à l’hôtel, il était sur la plage publique, et elle courait toujours derrière lui.
Elle avait voulu toucher ses cheveux ; il était assis à côté d’elle sur le sable, prenant un petit moment de repos, et il avait vu soudain sa main se diriger vers son front, sa tête, et commencer le geste d’une caresse. Cela, il ne l’avait pas supporté. Il avait peur qu’elle recommence, il ne voulait pas de caresse, il ne voulait pas de pitié, personne ne devait le toucher. Il courait.
Et soudain une douleur aigue traversa son pied : il s’écroula, vit que son pied était profondément entaillé au talon et que le sang coulait. Il avait marché sur une bouteille cassée, à demi enfouie dans le sable, une bouteille de bière qu’il tenait maintenant machinalement par le goulot, accablé, effondré, vexé, replié sur lui-même.
Elle s’approcha, s’accroupit auprès de lui et examina son pied ; alors elle le ramassa sur le sable et l’emporta dans ses bras. Soudain il se sentit bien, ainsi transporté, lui que personne n’avait porté depuis longtemps. Il n’avait que six ans, et ne pesait pas lourd. Il sentait les deux bras fermes de la dame qui l’entouraient, le protégeaient, il voyait ses yeux attentifs qui le regardaient avec affection ; il comprenait que quelqu’un partageait sa douleur, souffrait comme il souffrait. Il se sentit pénétré par le sentiment inhabituel que quelqu’un l’aimait. Il se laissa aller et s’abandonna à ses larmes, et aux bras de la tendre touriste.
Elle l’emmena dans le hall de l’hôtel, demanda tout ce qu’il fallait pour le nettoyer, puis appela un médecin. Il le soigna, dut le recoudre. Pour lui, fini le travail, il ne devait plus poser le pied par terre pendant quelque temps. Elle lui fit comprendre par signes qu’elle pouvait l’installer dans sa chambre, dans le petit lit derrière le paravent de paille.
Les papiers furent faits rapidement ; elle avait apporté de France son agrément d’adoption, et lui était adoptable puisque seul au monde.

C’est grâce à une bouteille dans le sable que Shan redécouvrit le plaisir d’avoir une maman, et pour la vie. Il oublia sa langue, sa solitude, sa vie de petits enfants seuls. Mais il n’oublia jamais la douceur des bras qui l'avaient consolé pour la première fois.

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